Entre les deux guerres mondiales, Paris devient la capitale de la modernité artistique, et le jazz y joue un rôle de catalyseur culturel inédit. Importé des États-Unis avec les troupes alliées en 1917, ce courant musical, né dans les communautés afro-américaines, s’impose rapidement comme un langage nouveau, porté par des rythmes syncopés, une liberté d’interprétation et une énergie inouïe. Dans les valises des soldats, dans les disques clandestins, mais surtout dans les corps et les souffles des musiciens — comme Sidney Bechet ou Josephine Baker —, le jazz traverse l’Atlantique et s’installe à Montmartre, à Pigalle, dans les caves, les cafés-concerts et les théâtres parisiens.
Pour de nombreux artistes noirs américains, la France représente alors un refuge précieux face à la ségrégation raciale de leur pays d’origine. À Paris, ils trouvent non seulement un public fasciné, mais aussi des complices parmi l’avant-garde européenne : Cocteau, Satie, Picasso, Léger, Milhaud, les membres du Groupe des Six… Tous s’emparent de cette musique populaire pour en faire un matériau de création, brouillant les frontières entre savant et populaire, entre danse et théâtre, entre art nègre et modernisme.
Cette période voit ainsi naître des œuvres hybrides et audacieuses — La Création du monde (1923), Les Mamelles de Tirésias (1947), Le Bœuf sur le toit (1919) — où le jazz dialogue avec le surréalisme, la danse moderne, le cinéma muet et même l’opéra. Des lieux comme le bar Le Bœuf sur le toit deviennent des laboratoires artistiques où musiciens, peintres et écrivains improvisent ensemble, tandis que des spectacles comme La Revue nègre (1925) cristallisent à la fois fascination et fantasmes autour de la « négritude », dans un contexte colonial complexe.
Cette conférence de frédéric ISOLETTA qui s’est déroulée au lycée Fresnel de Caen propose d’explorer cette effervescence interdisciplinaire à travers des extraits musicaux, iconographiques et chorégraphiques, en croisant les regards de l’histoire, de la musicologie et des arts visuels. Elle invite à réfléchir à la manière dont le jazz, bien qu’issu d’une tradition orale et populaire, a été récupéré, transformé, parfois essentialisé, par les élites artistiques européennes — et comment, malgré tout, il a profondément renouvelé le langage musical du XXe siècle.
Nous remercions chaleureusement Frédéric ISOLETTA, Martine FILY, proviseure, Sophie CODA et Sophie DELAUNAY, formatrices, Wilfrid BESNARDEAU et l’atelier cinéma-audiovisuel du lycée Fresnel.
Comment intégrer une expérience artistique et culturelle « en présentiel » (conférence, concert…) au parcours d’acquisition de compétences des élèves ? Quelles stratégies pédagogiques mettre en œuvre avant, pendant et après l’événement pour favoriser l’appropriation, la réflexion et la mémorisation des apprentissages ?




